Démarche artistique

Un monde fragmenté

Mon processus de création en art visuel ressemble beaucoup à celui que j’utilise en poésie. Il s’agit pour moi d'intégrer certains éléments figuratifs de façon à juxtaposer des concepts qui ne sont pas généralement associés l’un à l’autre.

Je développe ainsi l’imagerie de mes œuvres sur une base totalement abstraite. Je découvre peu à peu dans cette abstraction un potentiel figuratif, une série d’images évocatrices. Cela provoque des chocs de sens, des ambiguïtés fortuites et parlantes. Pour moi, ces objets souvent ébauchés, à peine esquissés, sont la source d’un éventail de possibilités que le spectateur ne peut éviter. De cette façon, ce dernier se trouve contraint à se balader dans un contexte plus ou moins précis, contrôlé par le peintre, et cela dans un ensemble qui ne quitte jamais totalement l’abstraction. Ce processus prête au tableau une tonalité spécifique, comme en musique. Le figuratif trouve ainsi sa place à l’intérieur d’un contexte abstrait. Il s’agit d’un outil personnel, d’une compréhension de l’art que j’ai hérité en partie du Néo-expressionnisme 1.


Far in the woods, a small village at night
Village (2004)

Village (à gauche) est un assemblage de visions que j'ai cueillies dans un village imaginaire dont l'esprit ressemble à celui de nos anciens villages de bûcherons. Lieu de légendes peut-être et de mystères dans lequel flotte l'esprit des histoires d'antan, l'âme du Québec. Inspiré par l'émergence de notre littérature, j'y ai vu la forêt, le foyer familial, ces habitations construites en bois, nos efforts vains d'apprivoiser la nature, de colmater nos terreurs.

J'ai utilisé des matériaux de construction, un isolant gonflable et une planche de bois compressé que j'ai vissé sur le contreplaqué qui lui sert de support. J'ai broché un fil de fer et un vieux pinceau pour exprimer la singularité, le subjectif. Ces éléments donnent à l'ensemble une connotation rustique qui convient bien au concept de l'oeuvre.

La nuit domine. La noirceur. Aucune précision sur ce qu'on y trouve : un visage, un verre, une fenêtre plantée sans l'incertitude de l'obscurité. L'inconnu se manifeste comme le survenant dans ce roman de Germaine Guèvremont 2. Ce n'est pas ce Bobby, cet étranger qui, dans Que ma joie demeure 3, colporte l'espoir, la joie et l'émerveillement.


Mémoires et contradictions
Squelette dans la penderie (2000)

Squelette dans la penderie (à droite) dépeint une confrontation avec le passé, l'emprise de la culpabilité sur le souvenir ; les divers visages que prend la vérité. Tout s'estompe dans un clair-obscur au centre duquel le moi souffre et cherche quelque chose qui lui échappera toujours. Est-ce tout simplement le combat éternel entre la vie et la mort, entre Éros et Thanatos? Ou est-ce la recherche d'une réponse à la question : Qui suis-je?

Cette fondamentale dualité qui se joue de nous, je l'ai illustrée à l'aide d'un contraste aussi fort que possible. J'ai peint le fond où se trouve les deux personnages avec une teinture à bois couleur orangée pour amplifier l'effet de chaleur, en particulier celle du corps et de la sexualité, symbole de la vie, alors que j'ai placé un squelette livide dans le coin, en haut à gauche, pour qu'il surplombe le tout au sein de sa noirceur. Les personnages de l'homme et de la femme sont dessinés au fusain alors que le squelette et la noirceur sont peints à l'huile. L'effet de contraste est aisni accentué par les matériaux utilisés.

(1) Néo-expressionisme
(2) Le survenant (1947)
- Germaine Guèvremont
(3) Que ma joie demeure (1935)
- Jean Giono